Il y a 251 ans, à Pelleport, sauvé par le tabernacle…

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Lettre du vicaire Daugla de Pelleport au curé de Thil

A Pelleport, le 7 août 1766 ,
A Monsieur Dargassies, docteur en théologie, curé de Thil.
Monsieur,
En arrivant dans ce lieu, j’ai appris que vous nous aviez fait l’honneur d’y venir pour prendre part à notre affliction. Je suis sensible autant qu’on puisse l’être à votre politesse, mon seul regret est d’avoir manqué le plaisir de vous voir, je l’aurais dès que mon état me permettra l’usage du cheval. Vous avez su notre accident, il a été terrible ; permettez moi la satisfaction de vous le détailler avec ses principales circonstances.
Le 22ème jour de la Magdelaine, il parait dans ce lieu à quatre heures du soir, un orage si noir et si obscur qu’on croyait être à la fin du jour. Cet orage commença par une tempête horrible et par des coups de vent si fort, que les arbres mêmes les plus gros ont été arrachés ou rompus. La pluie mêlée de grêle fut si abondante que les guets ont été emportés, les millets arrachés, les piles de gerbes entrainées, les vignes mutilées, des maisons entières écrasées par la chute des arbres qui y sont tombés dessus.
Mais ce ne sont que des petits maux en comparaison de ceux qui ont fondu sur l’église et sur ceux qui s’y étaient retirés. Nous y étions au nombre de vingt personnes toutes en prière et prosternées au pied du tabernacle ouvert.
Déjà les coups de l’orage et de la tempête nous avaient saisi de frayeur, lorsqu’un tourbillon de feu remplit l’église et nous éblouit. Dans le même temps l’orage éclate, le clocher tombe, le couvert de l’église est englouti, la terre tremble, je suis renversé sur le marchepied de l’autel, accablé de ruines, au milieu des éclairs, environné de la foudre. Par un coup du à la providence, je m’arrache à ces débris, je vole sur l’autel où à genou, j’embrasse d’une main le tabernacle, je prends de l’autre le Saint sacrement, et j’enfonce autant que je puis ma tête dans le tabernacle, seul asile qui m’a sauvé la vie et mis à l’abri des briques qui tombaient à foison autour de moi, sans ma toucher.
Je suis resté là environ trois minutes, toujours ébloui par le feu, ne sachant pas que l’église était tombée et croyant que c’était la foudre qui m’avait meurtri et blessé.
Alors j’ai entendu une voie mourante qui implorait mon secours, j’ai levé la tête et j’ai vu que l’église n’était plus. J’ai fermé le tabernacle, suis descendu de l’autel au bas duquel était une femme en pleurs, sans coiffe, presque nue, sortie de dessous les ruines, estropiée, je l’ai conduite à la sacristie, dans laquelle j’ai trouvé huit blessés ou mutilés qui s’y étaient réfugiés, qui levaient au ciel leurs mains ensanglantées et qui poussaient les cris les plus pressants et les plus douloureux.
A mon aspect ils se sont levés, jetés sur moi et m’ont arrosé de larmes et de sang. L’un me demanda l’absolution, l’autre crie qu’il se meurt, celui-ci réclame son père, l’autre sa mère, tous se fondent en sang, la sacristie en est toute inondée. J’ai été pendant un quart d’heure avec ses malheureux, sans aucun secours des gens du village qui, quoique voisins de l’église n’avaient pas entendu sa chute, tant le vent était impétueux.
Destruction de l'église de Pelleport par un orage en 1766Ce ne fut que dans le calme qu’on vit le malheur et qu’on s’empressa de venir soulager les malheureux. Chacun alors me demanda les siens ; on les trouva tous avec moi, on va les chercher dans les ruines. Je vis le père qui crie sa fille unique et qui la trouve sous ses pieds, morte ; la mère, mutilée elle-même, qui cherche son fils et qui le voit sans crâne, écrasé sous la cloche qu’il sonnait et qui l’avait entraînée ; le mari qui arrache et enlève sa femme dont la tête reste entre deux poutres ; la femme qui cherche et qui fait chercher nuit et jour son mari qui n’a été trouvé que le douzième jour d’après ; et tant d’autres horreurs dont le détail fait frémir et que j’ai été obligé de supporter toutes, les unes après les autres, malgré le triste état ou j’étais moi-même, qui ne saurais jamais dire ou exprimer ce que j’ai souffert dans ces affreux moments.
Il y a cinq morts de corps, dix blessés ou mutilés, cinq sauvés qui s’étaient retirés de bonne heure dans la sacristie seul endroit peu endommagé ; les chapelles, quoique dans des enfoncements, ont été désolées, leur autels brisés ou renversés.
J’implore votre charité et celle de votre peuple pour eux, vous fais une grande œuvre de miséricorde de les recommander à vos paroissiens et de mettre une personne à la porte de votre église qui recueillera leurs aumônes à l’issue de la messe et des vêpres.
Je suis obligé d’importuner bien des curés et bien des paroisses pour ces misérables que je crois bientôt guéris, mais au contraire leur mal empire et chaque jour leur découvre des nouvelles douleurs. Cela ne me surprend pas, après ce qu’ils ont eu de mal et d’effroi, il faut dans le cours ordinaire qu’ils soient malade longtemps.
Pardon, monsieur de la liberté que je prends, je suis persuadé que vous vous prêterez à cette œuvre, et par zèle et par bonté.
J’ai l’honneur être avec un profond respect,
Monsieur
Votre humble et très obéissant serviteur,
DAUGLA, vicaire

 

 

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